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Redrum

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Les fleurs des champs ne sèment ni ne filent, est-il écrit quelque part dans un missel, et pourtant les rois font piètre figure en comparaison des fleurs, des poissons, des oiseaux, des sandwichs au pain de mie, sans oublier les petits cochons. Ce n'est pas ça qui est écrit. C'est à peu près ça. J'ignore pourquoi je m'en souviens en abordant Redrum, ce man's land final où le plasma sanguin n'est pas rouge, il est noir marin, couleur de fatalité. Il doit y avoir une raison à la chose – la peur, l'automatisme radoteur de l'écriveron qui considère sa main comme un tapis volant. La fleur n'est qu'une fleur, pas davantage, mais le roi c'est l'homme, immortel et mortel, le prétexte vital de la création dont il est aussi l'îlot, le grumeau, l'accident. L'homme accidenté. Redrum : la foire aux accidentés. Il faudra se poser un jour la question de savoir pourquoi l'ami Ouaki est à ce point tenaillé par cette notion d'accident que photographe, artiste- photographe ou peintre-photographe, il ne cesse de cristalliser quoi qu'il donne à voir.

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Ce voyeur est-il un voyant ? Ma tête sur le billot. Entre nous, qui de nos jours prête attention à la survie du polaroid, une magie des années soixante, une lubie répondant aux urgences d'un futur volatil, jetable, où le Concorde n'a pas encore flambé au kérosène ses quatre-vingt-dix pèlerins sur un motel de Gargeslès- Gonesse. Un futur plutonium, sans issue. Ouaki vous tire le portrait, une pose au petit bonheur, un clic de fortune. Il vous tend la photo qui sort des limbes, il vous dit : n'importe quoi, écrivez n'importe quoi d'un peu sincère à même la résine, et suivez de près le jeu mêlé des traces, l'image épousant les mots, l'heure épousant l'instant. Le temps s'en va, l'image aussi, l'écriture demeure, plus résistante que l'oubli. Et mine de rien, le satané Ouaki vient de condamner à mort la Joconde, ce polaroid universel en train de perdre la face à travers les âges, comme l'ont perdue le Sphinx et les dieux incas, les rois, les petits cochons.

A présent jetez un oeil à tout ce que vous avez failli ne jamais voir, ces êtres fauchés au fil d'un dernier hasard. Ils ne s'y attendaient pas. Qui s'attend à ne pas vivre jusqu'à la fin des temps, à ne pas crever la cellophane de la fin des temps pour repiquer une dernière fois au boeuf miroton, aux baisers volés.

Définissons Redrum, ces portraits sans fiction peints à l'oxyde d'argent. Violence est le mot qui vient aux lèvres, et la violence c'est l'homme, ce n'est que lui, l'homme de paille, de sang, le roi. Il tue la bête pour s'alimenter, il tue l'humain pour le supprimer. Il mange l'homme à l'occasion, sur la Méduse on se becquetait mutuellement, les femmes et les enfants d'abord. Il gaze, incendie, taille en pièces. Il ne recule devant aucun sacrifice humain, pas même la sainteté. Tour à tour flic ou voyou.

Le manichéisme n'est pas moral, dans Redrum, il est pratique, ordinaire. Un manichéisme d'Etat. C'est la loi qui verse le sang du hors-la-loi, toujours loi du plus fort. On prend un plaisir incrédule à dévoiler ces «tableaux d'une exposition» dont certains sont répugnants. C'est une balade en ville, en enfer, on se mêle aux passants, aux mères de famille à landau qui regardent comme nous, par-dessus l'épaule du photographe, ces gisants d'opérette à poil ou tirés à quatre épingles, de vrais morts peinturlurés de vrai sang. Ils viennent d'y passer.

La photo ne romance rien. Elle constate à sa manière. Elle fixe le fait divers, saisit le laps en cours, l'instant clé du film existentiel, aphone, réduit au silence. On a l'impression d'entendre les cris, les appels de service, les râles, les souffles courts, on pourrait voir le sang progresser en douceur, affluer comme s'il vivait sur les corps sans vie. Redrum est un album de famille où l'on ne sourit guère, mais ce n'est pas moins un journal de bord. Un récit direct de nous- mêmes. Un almanach. Un bréviaire à l'usage de tous les frères humains sujets à l'inconvénient d'être nés.

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Qui est-il, ce muscadin, dans cette voiture peut-être volée ? Un truand ? La victime d'une bavure policière ? D'un règlement de comptes ? On voit bien qu'il est mort et tout donne à penser qu'il s'agit d'un viveur. Un viveur défunt. Le col largement ouvert sur le poitrail, la chaînette, la dégaine avachie du gigolo prêt à sauter n'importe où la première qui passe, à se débraguetter hardiment dans les films porno. Un mec, un mac lotionné à la brillantine, au gardénia mûr. Un tombeur mégalo. Un de moins.

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Regardez ce jeune flic en appui sur la 305. Une bouche de clopeur. On croirait voir ses dents. Saines, les dents. Toutes de lait, du bonheur. Il tient un grand fusil d'assaut, un gun diraient les enfants d'aujourd'hui. Aucun doute, il va tirer. Il a déjà tiré. Il n'en est pas à son premier carton sur la chaussée. Il fait partie d'une élite sacrée. On note au passage les belles mains, les phalanges délicates. Peut-être, à la maison, joue-t-il du piano pour sa fiancée. Chopin, Mozart, Frère Jacques ou Cadet Roussel. Devant lui, de profil, attentif mais serein, un collègue. Il a sa cravate sur l'épaule. On se demande pourquoi? Comment c'est arrivé ? Si c'est exprès ? Si la cravate gêne le flic lors d'une intervention musclée ? Ce qui rend dramatique la photo, c'est l'imminence du coup de feu. Ça va saigner. On ne peut la regarder sans être un badaud, sans attendre la détonation qui fait chavirer l'univers.

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Là, s'éloignant d'un pas prépondérant, c'est à l'évidence un doux salopard en action. Il n'est qu'oripeaux des pieds à la tête : les richelieux éculés, ce costume de garçon coiffeur à la noce à Neuneu, ce colt de Dilinger peut-être taillé dans une savonnette, le plus terrifiant des savons. Il n'a plus grand-chose à perdre visiblement. C'est un malabar voûté, ployé par l'ombre des hauts murs, un habitué du cachot. Il est armé d'un flingue, mais aussi menotté. A la fois libre et prisonnier. Je m'en vais, dit-il sans un mot. Le premier qui dirait : n'y va pas, récolterait un pruneau s'il ne l'a déjà récolté. Heureusement que nul n'est méchant, d'après Socrate l'amateur d'enfants, sinon l'on prendrait peur en croisant, rien qu'en photo, ce regard où la mort charme des serpents humains. Son premier soin, sorti du cadre où il joue sa peau sous nos yeux: se donner un coup de peigne.

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Quand l'humain n'anéantit pas l'humain, il fait tout pour lui porter secours. Un pompier, un civil, quatre toubibs dont une femme au chevet de cet agonisant étalé sur une civière à roulettes, perforé, tuyauté, la main gauche en moins, le front soucieux. Quelques secondes avant l'attentat, il tortorait en famille des tripes à la génoise. La famille ? Exit la famille. Requiem.

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Requiem aussi pour cette jolie fille en blanc couchée sur la moleskine, un bras tendu vers la mosaïque du sol barbouillé de sang. Une Américaine. Elle vient se marier à Paris, le beau Paris des amoureux. Elle déjeune avec son fiancé rue des Rosiers, chez Goldenberg, c'est le plus beau jour de la vie. Les fiancés trinquent les yeux dans les yeux, les doigts s'enlacent. Le premier plat n'est pas arrivé sur la table qu'elle reçoit une balle au coeur, une balle antisémite, une balle de salaud pour qui le châtiment s'abat tôt ou tard sur les juifs, et toute race humaine qui mange casher et se croit innocente. Mais bon Dieu ! Comment peut-on se croire innocent quand il y a des juifs sur la terre et qu'on les laisse proliférer – dixit la balle antisémite.

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Nous voici au tribunal dans le box des victimes. Il est pris d'assaut par les photographes qui vont évacuer la salle. On le connaît, lui, parmi les avocats, cet hobereau mélancolique à la main blanche. Le baron Empain. Ce n'est pas lui qu'on voit mais la main blanche où le temps suit son cours. Il y avait l'homme à l'oreille cassée, il y a maintenant l'homme au pouce tranché. Redoutable photo qui grouille de monde et crépite de flashs, laissant imaginer le pouce sectionné du baron, ce doigt posté en colis normal par les maîtres chanteurs. On a des pensées bizarres, on n'y peut rien. On pense à César, le sculpteur, au pouce géant sur la pelouse de Saint-Paul de Vence. Un maousse de membre taillé dans le nickel pur ou l'os de Perlimpinpin. On pense aux estropiés de Verdun, aux prothèses des mutilés, aux nucléovaporisés d'Hiroshima, on entend beugler la souffrance dans les hôpitaux. La souffrance morale pleure et geint, d'accord, la souffrance physique pousse des hurlements. Des deux souffrances elle est peut-être la plus souffrante.

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Malaise et plaisir sacrilège, on a tout ça dans Redrum et probablement davantage, la libido se glissant partout. On n'a pas à regarder les morts, encore moins les tués. On le fait quand même. On prend son temps. On décode une phrase d'Hannah Arendt : la pitié assaille tout homme normal au spectacle de la douleur. Ce pourrait être moi, pardi, cet assassiné, cet enfoiré. L'inexorable moi. Le héros des carpe diem, celui qui regarde et mate la mort du prochain comme s'il était lui. Ah insensé qui crois que je ne suis pas toi ! Les portraits se font autoportraits. Le décor extérieur devient paysage intérieur. L'angoisse, perceptible et substantielle dans l'oeuvre d'un Bosch, Goya, Bacon, Ensor etc. s'accroît ici du fait que c'est vrai, les enfants, du millésimé pur sang, de la pièce à conviction que les étiquettes à fil de fer et les cachets de cire rouge vont bientôt certifier. Ces photos annoncent d'autres photos, la suite infinie de l'épisode à chaud que la camera obscura vient d'intercepter en voleuse. On imagine les civières, les housses de vinyle zippées où l'on met les corps, les tiroirs givrés, l'odeur de formol, de pastis, l'autopsie, les poils de nez du croque- mort.

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Maintenant ceci. L'opus photographique Redrum ne vaut pas moins par l'oeuvre que par le babil exponentiel du public autour de l'oeuvre, le blabla prospectif de tout un chacun dégoisant son cher petit credo : se la jouant... Parler d'un manifeste Redrum, c'est annoncer l'évidence. Attendez-vous, après Ouaki, à voir le fait divers se pavaner sur les murs des cavernes, art de fortune, art de rien, art premier loin des goûts et couleurs, isolé des sens, propre à tourmenter le groupe en son tréfonds, là où l'être veut bien se regarder tel qu'il est, monstre et merveille.

 

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Ce n'est pas très joli, Redrum, pas très esthétique au sens bourgeois. Pas du tout réjouissant. Pas désirable à la maison au-dessus de la cheminée, là où généralement l'art adresse un clin d'oeil choc au visiteur en arrêt. Un instinct paradoxal absorbe et refoule ces visions morbides où l'espoir hésite à fredonner l'éternel retour de Margot. Il y a du tonus dans cette joyeuse apothéose funèbre observée par un rapace à l'oeil sûr, au coeur gros comme ça. Elle donne à comprendre le monde, voire à l'embellir. Elle est réflexion, et j'ajouterais même réflexion inversée, si je savais au juste ce que j'entends par là. Elle fait aimer la vie, les couchers de soleil sur le pont Mirabeau, ou dessous, les cris aigus des filles chatouillées, l'apéro des grands soirs. Elle dit le contraire de ce qu'elle paraît : l'homme est un ami, un frère, il le faut, on n'a guère le choix. Et que l'art aille de l'avant, s'il vous plaît, pétri d'imprévus étonnants, qu'il outrepasse et bafoue les anciennes lois, ce qu'il a toujours fait, qu'il nous réinvente encore une fois par sa capacité à panser les plaies, autrement dit colmater passagèrement les fosses de néant qui séparent la créature et son Créateur. L'art est un cantonnier, na !

Yann Queffélec

 

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J'ai récement exposé au Wharf, Centre d'art contemporain de Normandie. Découvrez le site dédié à l'expo : http://wharf.gillesouaki.com
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