En 1958 alors qu'il vient d'avoir 12 ans, Gilles Ouaki gagne le Ier Prix Kodak en ayant sublimé une vitrine de Noël.
Première vision d'une vocation.
Tel Orson Welles, l'artiste débute alors sa carrière à travers le journalisme, sa planche de salut pour lui l'enfant de banlieue qui aurait pu tourner à l'envers. Loin de toute compromission à la recherche de toute transgression, il trouve sa voix, d'autant que pour lui, un cliché de presse ne permet pas la tricherie.
Pendant vingt ans, Ouaki devient les yeux des autres. Grand Reporter pour le quotidien Le Parisien, puis le magazine Paris Match, il suit l'actualité du faits divers poignant au glamour de Cannes où tel un metteur en scène loin des stéréotypes habituels, il privilégie le cadrage, un champ fermé dans lequel il fait entrer toutes les émotions.
La mort d'un gangster ou le sourire d'une star deviennent sublimes.
On pense alors à la « chaise électrique » d'Andy Warhol ou aux « meurtres » de Jacques Monory, sans le filtre peinture juste un rapport direct avec l'angoisse.
Ouaki obtient en 1982 le Grand Prix de la Ville de Paris, Grand Prix Paris Match.
Dans les années 90, il est nommé à TF1, puis fonde une agence de presse et s'occupe de stars : Alain Prost, Yannick Noah, Florent Pagny...
Avec son premier salaire, Gilles Ouaki avait acheté une oeuvre d'art d'un inconnu Préfiguration d'une passion dévorante d'une fascination pour l'art contemporain allant du Pop Art à la Figuration Narrative dont la constance négation, loin de toute affirmation d'idée de beauté, lui permet de mieux comprendre notre civilisation : « Les artistes sont des phares qui éclairent le monde » et notre monde, il en a bien besoin !
A l'occasion du passage du nouveau millénaire, le performer Ouaki expose à la Fiac avec le patron de la Figuration Libre, Robert Combas pour un travail à l'emporte-pièce baptisé « Le Mur », hallucination contrôlée de graffitis pailletés et de photos démontrant comment l'homme moderne peut être autant emmuré dans la prison-société.
Un espace de langage qui leur est propre. Ne dit-on pas que les artistes même lorsqu'ils mentent détiennent une part de notre vérité ?
En 2010, Gilles Ouaki s'occupera d'une Mission d'Art contemporain à la demande de Didier Arnal, Président du Conseil Général du Val d'Oise.
En 2012, Jean Luc Monterrosso l'a programmé au Musée Européen de la Photo à Paris.
"Il voit tout, s’arrête jamais, le Ouaki est partout", écrit Ben. Partout, et toujours derrière l’objectif de son appareil, devenu chez le photographe Gilles Ouaki une seconde nature, une extension de son regard, de lui-même. Ouaki, face à un pare-brise perforé de balles de fusil, derrière lequel se dessine la silhouette d’un homme en sang, que scrutent quelques képis de Police. Mesrine, 1979 ? Ouaki, perché en haut d’un immeuble, la caméra plongée sur un capharnaüm macabre de blouses blanches, fourmillant lugubrement autour de brancards étendus sur le pavé. La fusillade de la rue des Rosiers, 1982 ? Ouaki, capturant crûment un cadavre recroquevillé sur le trottoir d’une ruelle sombre ou un gangster déambulant pistolet en main, le regard torve. Qui ? Quand ? Comment ? Aucun indice, pas une explication sur les énormes reproductions noir et blanc affichées dans la galerie centrale du Wharf. Avec 'Redrum', première partie de l’exposition, les superbes épreuves du photoreporter sont livrées à l’état brut, comme autant d’énigmes insolubles, agrandies, magnifiées, bouleversantes ; des arrêts sur image d’une violence cruelle, sans scénarios, trahissant moins le regard du journaliste que l’oeil nu du cadreur, la sensibilité de l’artiste. Car l’exergue qui accompagne cette mise en scène dramatique du réel se trouve, au fond, dans la théâtralisation de l’art que proposent 'Leic’art' et 'Bye Bye Polaroid'. En invitant ses amis artistes - Ben, Monory, Rancillac, Soulages… - à rendre hommage aux instruments qui ont éclairé son parcours de photographe, Ouaki ouvre un dialogue affectif, intimiste, sorte de déclaration d’amour mutuelle entre l’art contemporain et la photographie, entre le personnage du photojournaliste et les géants de la création actuelle. En célébrant l’appareil, on célèbre donc un rapport fusionnel, on honore l’homme, qui, généreux, s’expose sous toutes ses facettes tout au long du parcours, se donnant comme en offrande à cet hommage total.
Gilles Ouaki n’est pas un photographe. Il est un artiste. S’il n'était juste qu'un baroudeur-reporter, les clichés d’actualités de son "Redrum" exposés au Wharf, le Centre d’art contemporain de Basse Normandie, auraient été accompagnés de légendes précisant les dates, les faits. Mais non !... Ils sont comme des tableaux. A chaque fois avec l’esthétique du monochrome, c’est une œuvre d’art où le plus souvent la mort est mise en scène amplifiée par les contrastes. Devant le cadavre de Mesrine où celui de cette femme égorgée au pied d’un lit éventré où l’on imagine l’orgie, on reste suspendu. Le Wharf ressemble à un hall de gare et Ouaki utilise au mieux l'espace vous accueillant d’emblée en front de mezzanine par cette ligne d'écriture de gosse, récit témoignage à vif : "Cela recommence !... " Façon d'exorciser ses nombreux clichés sur l’attentat de la rue des Rosiers reconstitué d’emblée par une immense affiche posée à même le sol où s’amoncellent sur le pavé froid, entre les secours dépassés, les corps mutilés cachés sous un drap blanc. Affiche linceul que les enfants foulent inconscients comme si l’horreur n’était finalement qu’une marelle se jouant à cloche-pied. Gilles Ouaki est un voleur d’émotions. D’ailleurs une virgule nommée" Vol à Beaubourg", ne manque pas en aparté suggestif de raconter comment, il a dérobé une œuvre au Centre Georges Pompidou. Simple planche de bois peinte de rouge dégoulinant tel ce sang que le noir et blanc des photos a gommé.
L’exposition aurait pu s’arrêter là. Mais Gilles Ouaki sans doute pour s'excuser d'avoir montré les tréfonds de l'âme humaine fait une sorte de rédemption d'inspiration divine. Il a conçu un triptyque dont on sait pourtant bien qu'il évoque un mystère étranger à sa religion, celui de la Sainte Trinité. Ses trois volets sont curieusement articulés autour d'une monture insolite pour inviter à l'allégorie, la Vespa de Near faite de collages de planches de contacts, des clichés vus à chaque fois à travers un rétroviseur en une sorte de miroir des âmes qui scintillent telle une boule à facettes à l'ombre d'un Pégasse en goguette.
Dans le second volet "Bye bye Polaroïd" tout en se moquant du numérique envahissant et égoiste car il reste le plus souvent enfoui dans la mémoire des appareils, Ouaki salue la disparition de l'instantané dont la fabrication a été arrêtée et dont le stock des pellicules arrive à sa fin cette année. Reprenant la technique du courant artistique si cher à Andy Warhol, il a saisi en "Pola" le portrait de nombreux artistes d’art contemporain : Ben, Jean-Paul Goude, Pierre Soulages, Robert Combas, Joël Hubaut... Chacun ensuite de délirer sur l’immédiat d'un ego qui s'est révélé devant eux en positif sans négatif y ajoutant leur figuratif imaginatif. Certains penseront qu'il s’agit d’une futilité passagère pour aficionados oubliant comment l’Homme au fil du temps a toujours cherché la profondeur qu’inspire la technique pour exalter ses dimensions transcendantales en quête de l’absolu.
Pour le troisième volet 'Leic'art" laissant l’immanence aux sans grades, Gilles Ouaki rend enfin hommage au dieu argentique qui l’a toujours accompagné et là non plus ce n'est pas innocent. De précieux appareils de sa collection privée de la célèbre marque allemande devenues pièces de musée ont été mis en scène. Arman le décapite effeuillant la lentille tel les sanglots d'un Roméo, Fromager le noie dans un saut de peinture sanguin, Tassou le fait tomber à la façon d'un 11 septembre devant une tour de composants électroniques. Mais on retiendra surtout cette silhouette de l'homme en blanc de Mesnager sur une caisse en bois et qui évoque l'arrière d'un train de marchandises. On songe ainsi qu'il semble saluer de loin les trains de Frantz Leitz, le fondateur de la marque, qui courageusement a sauvé tant de familles juives pendant la seconde guerre mondiale. Manifeste insolite d'une mémoire. Le tout est en plus surmonté par cette immense gravure d'Angelo di Marco, le grand illustrateur des faits divers de "Détective" qui a transformé l’appareil suprême en œil du jugement dernier. Il vous jauge surmontant une scène de crime où l'odieux hurle encore et vous prend aux tripes renvoyant à l'horreur du premier volet du triptyque Ouaki. Manière de refermer, d'enfermer l'enfer de cette boucle qui, tout comme la vie, est toujours sans fin.
Gilles ouaki et Jean-Pierre Frimbois
Biographie